Au Maroc, une seconde vie
Ville très accessible aux visiteurs qui arrivent en bateau, Tanger va séduire Majorelle sans toutefois le retenir. Le climat humide des bords de mer le conduit à s’installer plus loin.Tanger, Rabat, Fès et Casablanca seront pour lui des villes de passage, d’exposition, mais « comme le Maroc reste le plus beau pays du monde », comme il l’écrira plus tard, il s’installe rapidement à Marrakech.Il trouve une demeure dans la médina et fréquente les plus éminentes personnalités de la ville. Observateur attentif de la vie des souks, il capte les couleurs, les grouillements de la vie quotidienne, les parfums et les sons: foules, teinturiers, savetiers, et autres métiers retiennent son regard. Les teintes douces des heures matinales, les violentes alternance d’ombre et de lumière si caractéristiques des souks se retrouvent dans ses toiles. Au-delà de cette vie urbaine, Majorelle se lance à plusieurs reprises dans des expéditions au cœur de l’Atlas. Les djellabas rayées des Berbères, les burnous des montagnards, la poussière de la montagne, la sobre géométrie des constructions en terre, leur « cubisme » lui inspirent de nombreuses huiles, gouaches ou aquarelles. « Souk el Khemis » (1920), »Souk des pois chiches » (1921) rappellent les harmonies de Franz Marc ou de Wassili Kandisky d’avant-guerre. Les silhouettes d’une foule sont obtenues par de larges touches qui jouent sur les contrastes entre le blanc et le noir…
Majorelle ne peut être considéré comme un touriste, même si sa situation et son aisance matérielle font de lui un privilégié: en 1922, il reste quatre mois dans le sud et organise plusieurs explorations qui lui vaudront sa Légion d’Honneur. Combinant tous les arts du livre, il publie en 1930 un luxueux « Album des Kasbahs de l’Atlas ». Les Kasbahs deviennent l’équivalent de la cathédrale de Rouen pour Claude Monet: un thème abordé sous tous les angles, un sujet qu’il traite librement sans volonté descriptive.
Il approfondit les mêmes thèmes, estimant nécessaire d’avoir vécu longtemps dans un lieu pour être capable de le comprendre: le Maroc du sud va occuper une grande partie de son existence. La liberté de la vie montagnarde semble séduire celui qui aurait pu se contenter d’une vie mondaine dans l’entourage de Lyautey, l’un des acquéreurs de ses œuvres.
A la fin des années 20, il combine plusieurs techniques de gouache rehaussées de métal. Dans « Irounen, le village abandonné », ou « Le Souk des tapis », les formes des constructions ou des humains sont plus cernées, ce qui rappelle les plombs d’un vitrail stylisé « Art Déco ». Il utilise aussi la poudre de métal, technique peut-être empruntée à l’ébénisterie.
Majorelle réalise des affiches, afin de promouvoir le Maroc comme destination touristique: évocations poétiques où l’on peut voir un bestiaire caractéristique, d’abondants végétaux (magnifique stylisation des palmiers de l’affiche « Le Maroc par Marseille ») des kasbahs, et des hommes. Sensible à la beauté dans laquelle il a vécu depuis l’enfance, il quête le vrai: le Maroc satisfait cette recherche.
C’est en tant qu’artiste décorateur qu’il participera à l’exposition des Arts décoratifs de Paris en 1925. L’année précédente, Majorelle avait réalisé certains éléments de la décoration du tout nouvel hôtel de la Mamounia à Marrakech.
Poussant plus loin sa curiosité pour le sud et le continent africain, il réalisera un rêve d’enfance entre 1945 et 1952: découvrir le Soudan, la Guinée, la Côte d’Ivoire, le Niger et le Sénégal. De là naîtra toute la série des nus féminins noirs, où il utilise sa technique mixte de gouache sur papier, comportant des rehauts métalliques. Dattiers, bananiers, entourent ses nus d’exotisme … Il faut dire que le pagne de bananes de Joséphine Baker, arboré avec le talent que l’on sait pour « La Revue nègre » en 1925, a beaucoup fait rêver.
Artiste aux talents multiples, Jacques Majorelle revient toujours dans le havre de paix qu’il a fait construire en bordure de palmeraie de Marrakech à partir de 1923. De nos jours, les Jardins Majorelle se visitent toujours. Ils ne sont toutefois qu’une petite partie de l’ensemble.